Sages comme des images

Sages comme des images

Journée d’étude VDL/ABF, jeudi 27 novembre 2008
Lux Scène Nationale de Valence (26)

A LA RENCONTRE DU PROFESSIONNEL ET DU LEGISLATEUR

Yves Desrichard (ENSIB, Formateur, Responsable de formation, Directeur de la publication de « Cinéma en bibliothèque »).

Deux questions se posent aux vidéothèques dans le contexte actuel :

–         Que craindre ?
–         Que faire ?

Que craindre ?

Le piratage ?

Selon l’association l’ALPA (Association de Lutte contre la Piraterie Audiovisuelle), le nombre de téléchargements de films en peer to peer serait de 14 millions, chiffre supérieur au nombre d’entrées en salle. Ainsi 450 000 films seraient téléchargés par jour depuis le début de l’année 2008, chiffres repris par l’étude du CNC intitulée « Quand le chaos économique s’immisce dans la révolution technologique ».

Il existe différentes formes de piraterie :

–          La numérisation des copies argentiques diffusées en salle.

–          La copie de DVD (55 % des piratages)

–          La copie en salle à l’aide de petites caméras (opérées par les « screeners »). Qualité médiocre, tentative de restitution de la projection  publique.

Les films diffusés sont effectivement assez rapidement piratés, mais cette piraterie concerne essentiellement le box-office des projections, des ventes DVD ainsi que de l’audimat télévisuel.

Ce qui fait dire à J.M. Frodon (Cahiers du Cinéma) : « La piraterie est une arme de l’exception culturelle qui frappe davantage les grosses machines hollywoodiennes ».

L’étude du CNC, en plus des chiffres cités précédemment, délivre des prévisions apocalyptiques. Mais d’où viennent toutes ces données, comment ces chiffres ont-ils été recueillis ? L’essentiel vient de l’ALPA, qui les tire elle-même de   ? Mystère. Rien (et c’est peu dire) sur le site de cette association, qui ne communique absolument pas par ailleurs sur ces données.

Nous nous trouvons ainsi face à une étude péremptoire, des statistiques inquiétantes, sans savoir comment ces données sont fabriquées.

En matière de piratage, nous évoluons donc dans un monde rêvé ou cauchemardesque, c’est selon. Il est dramatique que l’Etat (CNC) reprennent ces chiffres qui ne reposent que sur du vent. Où est la SACEM du monde audiovisuel ? Elle n’existe pas, car il n’existe pas d’interlocuteur interprofessionnel digne de ce nom, qui puisse s’organiser contre la piraterie, et ainsi devenir notre interlocuteur. (cf. Le rapport  rédigé par Pascale Ferrand et intitulé « Le milieu n’est pas un pont mais une faille », qui met en lumière la désunion de la profession)

Mais le plus grave pour Yves Desrichard, résiderait dans une certaine complaisance sociale à l’égard du piratage. Pirater ne serait pas grave, « ce n’est pas comme voler dans un magasin ». L’absence de support entraînerait une absence de conséquences, tant sur la qualité de ce que l’on récupère, que sur les implications financières et juridiques que cela peut comporter.

Il y a là une dévalorisation aussi bien qu’une dégradation des images mises à notre disposition.

Et Yves Desrichard de s’interroger : comment face à cela, préserver la magie du cinéma ?

Mais le piratage n’est pas notre seul « ennemi », d’autres prédateurs existent dans la chaîne alimentaire cinématographique.

La télévision ?

Le nombre de chaînes ne cesse d’augmenter. Pour autant d’après le CSA, l’usage de la télévision reste stable (3h26 min/jour), et le cinéma ne représente plus l’essentiel de l’offre, séries américaines, évènementiel, talk show et sport occupant le devant de la scène.

Pas vraiment de concurrence pour les vidéothèques donc, en ce qui concerne la télévision.

Les vidéoclubs ?

La location de DVD représente seulement 3 % du chiffre d’affaire de la vente de DVD, peu d’avenir donc pour ce modèle commercial.

Les nouveaux supports ?

Le Blue Ray ne déclenche pas vraiment d’engouement. Il propose une définition 5 fois supérieure à celle du DVD, mais à quoi bon ? Pas sûr que les gens se laissent prendre.

La dématérialisation ?

Là réside notre principal concurrent.

Il existe 2 types de dématérialisation :

–          La dématérialisation de la captation : films montés et projetés en numérique. Mais le tournage « archaïque » (captation argentique) résiste encore, et c’est tant mieux, car les négatifs numériques s’avèrent inexploitables après 5 ans. Ce qui inquiète évidemment les réalisateurs, qui ne pourraient plus en faire de copie après cette date.
Enfin, même si on projette de plus en plus en numérique, on ne bascule pas dans le tout numérique par crainte du piratage, qui serait encore plus aisé.

–          La dématérialisation du support : de fait le cinéma est depuis toujours dans une sorte d’immatériel. Ne s’agit-il pas en effet de « transformer de l’argent en lumière » ? Plus sérieusement, est-ce vraiment un problème pour nous ? La vidéothèque n’est-elle pas le lieu idéal de l’hybridation ? Ne peut-elle à la fois proposer des supports matériels et immatériels, des services sur place et des services à distance ?

Que faire ?

Ne peut-on penser une offre en ligne pour des usagers qui de toute façon ne franchiraient pas les portes de la médiathèque (éloignement géographique, manque de transports en commun, difficultés horaires…) ?

Cette offre en ligne permettrait de mettre en lien des sites consacrés aux films proposés, ainsi que des extraits de tournage, des références de livres et cd, une offre riche et différente, reflétant pleinement l’intérêt de nos vidéothèques.

Grâce au web 2.0, elle offrirait en outre la possibilité aux usagers d’intervenir, de donner leur avis, et aux bibliothécaires de devenir des « usagers » avec des avis, des coups de cœur, des choix thématiques…

Nous avons su par le passé développer des services avec et malgré des nouveaux supports et des problèmes de droits. Pourquoi ne pourrions-nous pas le faire aussi bien, voir mieux aujourd’hui ?

Et ce dans un contexte de baisse de pouvoir d’achat et de développement d’une logique d’accès (la TV en streaming ou VOD n’est-elle pas une forme de prêt ?).

L’INA s’est lancé dans une grande campagne de numérisation conservatrice. On trouve ainsi sur son site les épisodes de « Thierry la Fronde » en noir et blanc, avec le son d’époque…et pourtant ça marche, les gens consultent et achètent. « L’innovation » paie, et parfois contre l’avis de tout le monde, quand elle répond à un besoin ou à un désir.

L’important en ce qui nous concerne, étant de ne pas transiger sur la qualité. D’où l’importance de la formation. Formation dans le but de maîtriser aussi la forme, la technique de ce que l’on propose.

Yves Desrichard nous invite ainsi et pour finir à rejoindre la secte de ceux qui réclament des projections sans OGN (objets grotesquement numériques). Le support matériel a en effet encore du bon. On a ainsi retrouvé une copie de « Métropolis » comportant une demi-heure de film supplémentaire.

TABLE RONDE : « QUELS PROFESSIONNELS POUR QUELLES IMAGES ? » OU « L’IMAGE, LA BIBLIOTHEQUE ET LE LECTEUR » OU LES 2

Thierry Maillot (Bibliothécaire Image à Grenoble, médiathèque K. Yacine)

Laurence Marconnet (Bibliothécaire Image, MLIS de Villeurbanne)

Damien Lefrou en duo avec la responsable de Cap Canal

Daniel Pelligra (Réalisateur, Ethnologue, Enseignant à l’Université Lyon 2 en anthropologie visuelle)

Yves Desrichard (modérateur)

Thierry Maillot pense que la conjoncture actuelle est une chance pour les vidéothèques, elle nous oblige en effet à rester en éveil. L’image est de plus en plus présente, et plus elle est présente, plus elle nécessite de médiation.

Depuis sa réouverture en 2005, la médiathèque Kateb Yacine propose en consultation sur place des films de la BPI. Ce service ne rencontre pas un énorme succès. 2 postes lui sont dédiés qui proposent 700 films. Projet de faire vivre cette collection par des projections.

Depuis un an maintenant, la médiathèque s’est engagée dans la VOD, avec Arte qui propose documentaires et fictions.

Arte propose un système d’abonnement forfaitaire (1500 euros/an au minimum) débité à chaque téléchargement,  avec accès à l’ensemble du catalogue (choix de la médiathèque K. Yacine), ou l’acquisition d’un certain nombre de titres et de téléchargements à l’année.

Coût de la plate-forme web : 800 euros.

Les usagers s’inscrivent sur le site de la bibliothèque à l’aide de leur n° d’abonné et de leur identifiant, qui sont transmis à Arte. Ils ont ensuite accès au site d’Arte. Le coût est supporté par la bibliothèque.

Pour l’instant beaucoup de lecteurs s’inscrivent pour bénéficier de ce service, mais peu l’utilisent.

Quelques chiffres : 2036 euros dépensés en 1 an, 747 programmes commandés, 175 actifs sur 636 inscrits.

De nombreux problèmes techniques persistent (par exemple seuls XP et Internet Explorer peuvent être utilisés).

Enfin la médiathèque a pour projet de développer un serveur mettant à disposition des films de réalisateurs locaux, des films de famille, des films d’archive…Malheureusement le service ne peut supporter seul le poids de ce travail, et il faudrait sans aucun doute élargir ce projet au niveau de la région.

Il reste beaucoup à inventer dans l’action culturelle. Thierry Maillot est persuadé que télécharger seul chez soi, n’est pas très amusant. Les gens vont s’en lasser et auront à nouveau besoin de communier avec d’autres devant un écran.

Laurence Marconnet rappelle que la diffusion et la promotion du cinéma documentaire, du cinéma indépendant, des courts-métrages ainsi que de l’art vidéo font partie des missions de la MLIS depuis toujours.

La dématérialisation de certains titres est en projet dans la continuité de ces missions. Si les moyens sont au rendez-vous, il est ainsi envisagé de proposer des films de la BPI.

La dématérialisation, l’accès aux nouvelles technologies  ne sont pas des buts en soi, mais doivent permettre l’accès de tous à des contenus culturels. Laurence Marconnet met l’accent sur ces contenus et s’inquiète du discours ambiant, en citant un article de Livres Hebdo (n° du 21/11/2008, p.64), mettant en cause ce modèle d’offre culturelle.

Damien Lefrou nous présente ensuite le Centre Audio-visuel de Villeneuve. Il s’agit d’une structure associative existant depuis 30 ans et soutenue par la ville de Grenoble, l’Education Nationale, le Conseil Général et le Ministère de la Culture.

Lieu ressource en éducation à l’image et aux médias, le Centre Audio-visuel a obtenu en 2002 le label « d’espace multimédia » délivré par le Ministère de la Culture.

Il propose des ateliers, des formations et de l’accompagnement de projets autour de la photographie, du multimédia, de la vidéo, et de la télévision avec Capcanal.

Il s’adresse à des publics individuels et institutionnels (Education Nationale, CNFPT…).

Quelques exemples de formations :

–          « Images et sons dans les médias : lecture et analyse »

–          « S’exprimer avec la vidéo »

–          « Communiquer avec le multimédia en établissement culturel »

Capcanal est une télévision dédiée à l’éducation, conçue par la ville de Lyon, en collaboration avec l’Education Nationale, puis étendue aux villes de Grenoble et Meylan.

120000 foyers câblés ainsi que 300 écoles maternelles et primaires la reçoivent.

Elle fonctionne de 9h à 19h en semaine et de 7h à 12h le week-end. Au programme : émissions thématiques, magazines d’information, vulgarisation scientifique. Son public s’est dernièrement élargi aux collégiens, lycéens et étudiants, ainsi qu’à la communauté éducative.

Capcanal possède un site (www.capcanal.com) qui propose des émissions en streaming.

+ Prêt gratuit ou vente de certaines de ses émissions en DVD et production de documentaires pour enfant.

Capcanal peut être amenée à travailler en partenariat avec les bibliothèques.

Ex : en 2006, 6 soirées ont eu lieu dans des bibliothèques de Grenoble et Saint-Martin-d’Hères avec pour thème « les enfants, les images et les médias ».

Daniel Pelligra rappelle qu’il existe en Rhône-Alpes une importante production de films, qu’on ne retrouve pas dans les catalogues de nos fournisseurs. Il estime que nous avons un gros travail de découverte, de récupération et de sauvegarde à accomplir.

Il lui semble qu’aujourd’hui le cinéma ne produit plus que des films, et non plus des auteurs ou de nouvelles façons de regarder, à nous de jouer ce rôle de découvreurs, qui lui paraît très important.

SYNTHESE DE LA JOURNEE

Michel Melot estime que notre souci de pérennité n’est pas porté par le secteur marchand, et qu’il incombe effectivement aux bibliothèques.

Le public change, une partie des jeunes américains, par exemple, n’a jamais manipulé de support physique.

Le droit va changer, car le droit de l’Image n’existe pas encore, et M. Melot nous invite à faire preuve de hardiesse, l’illégalité pouvant permettre d’inventer de nouveaux droits.

Les bibliothèques changent. Deux évolutions se dégagent, celle de bibliothèques 3e lieu (lieu où l’on partage, en plus de celui où l’on vit et de celui où l’on travaille) et celle de bibliothèques hybrides.

La question financière s’est toujours posé et se posera toujours. La question de la pérennité des œuvres et de l’évolution des supports sera toujours à l’ordre du jour.

La vraie question est bien et restera celle des contenus que nous mettons à la disposition des gens. Quelles sont nos missions et pour quel public ?

Et Michel Melot de conclure sur l’exigence de qualité qui doit nous animer et nous guider.

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